Interview du dessinateur Aurel


Interview du dessinateur Aurel, un des fondateurs de Ça ira mieux demain, l’application « dessins d’actu en temps réel » pour téléphones portables et autres iPad.

Depuis quelques années, les écrans connectés au Réseau se multiplient. Les journaux traditionnels, les médias dits « pure player » et les dessinateurs utilisent l’espace dématérialisé ainsi constitué pour publier du dessin d’actualité en ligne. Pour autant, peu d’expériences de ce type proposent des configurations payantes et raisonnées basées sur un contenu original produit par un collectif de dessinateurs. Retour sur une expérience inédite, le lancement en juin 2010 de Ça ira mieux demain, « l’application du dessin d’actu en temps réel ». Interview d’un de ses fondateurs, le dessinateur Aurel :

En juin 2010 vous avez lancé l’application Ça ira mieux demain destinée à diffuser du dessin d’actualité sur terminaux connectés type iPad et certains téléphones portables. Bientôt un an donc, avec quel résultat par rapport à vos attentes de départ ?

De manière assez évidente, le premier constat est qu’on se heurte aux difficultés qu’ont rencontrées tous ceux qui se sont lancés dans une offre pure player : la rentabilité ! Et puis qu’il est assez difficile de faire connaitre ce genre d’application lorsqu’elle ne s’appuie pas sur un média déjà existant et bien installé dans le paysage.

Comment vous est venue l’idée de créer cette application inédite sur le web français à l’époque ? Avez-vous été inspiré par des modèles étrangers ?

Assez rapidement avec l’arrivée de l’iPhone, j’ai pensé proposer aux gens inscrits à la liste de diffusion sur laquelle j’envoie un dessin par semaine, de leur envoyer les dessins via une appli iPhone. Mais c’était très cher à développer pour moi seul. Je l’avais alors proposé à Iconovox comme une autre manière de diffuser le travail des dessinateurs. A l’époque il n’avaient pas l’intention de diversifier trop leur activité. J’ai alors un peu laissé tomber l’idée, même si elle restait dans un coin de ma tête.

Puis un jour je reçois un appel de Pascal Gros (avec qui je travaille à Marianne, et néanmoins ami), qui me parle d’une idée assez similaire à ce que j’avais imaginé. Un système de diffusion uniquement de dessins, qui ne soit pas un journal, mais seulement une manière pour les dessinateurs de toucher directement leurs lecteurs.

On a alors commencé à réfléchir ensemble à ce qui allait devenir « Ca Ira Mieux Demain ». Au début de façon assez abstraite puisque nous ne connaissions pas grand chose au développement ni personne capable de nous la développer… Jusqu’à ce qu’au détour d’une conversation avec Lewis Trondheim, il m’apprenne qu’il travaillait à la création de Bludzee, son appli iPhone. Il a parlé de notre projet à Aquafadas, l’entreprise montpelliéraine avec qui il travaillait. Ca leur a plu. Puis Pascal et moi avons tout de suite associé Tignous à cette aventure. Nous n’avons pas été inspirés par des modèles étrangers, car à l’époque où nous développions l’application avec Aquafadas il n’y avait aucune autre application de dessin de presse disponible sur smart-phone. Mais pendant l’année de développement du projet, je crois qu’une est apparue aux Etats-Unis. Assez différente toutefois de notre projet. Lewis Trondheim, à travers Bludzee, nous a aidé à concevoir l’application, au début. Il est d’ailleurs resté comme « membre associé » à l’application.

Pour une telle application, quelle est le seuil de rentabilité en termes de nombre d’abonnés ?

Ca dépend ce qu’on appelle rentable. Si on parle du fait qu’Aquafadas se rembourse ses dépenses de développement, ou si on parle du fait que nous gagnions pour chaque dessin un prix se rapprochant de celui du papier…

Dans tous les cas, on en est encore loin, et du côté dessinateur ce n’est pas forcément le but ! Il est évident que nous n’attendons pas de cette application qu’elle nous fasse gagner notre vie. De plus nous ne voulons absolument pas concurrencer la presse traditionnelle avec laquelle on travaille. C’est une offre complémentaire, qui nous permet plus de publier des dessins restés dans nos cartons, ou de les présenter à des lecteurs différents de ceux de nos journaux habituels. L’idée n’est pas que ça devienne notre nouvelle (et encore moins unique) source de revenus.

Quel type abonnement les utilisateurs privilégient-ils ? Abonnement « un dessinateur », « deux dessins par jour » ou abonnement au mois « tous dessins confondus » ?

Les utilisateurs privilégient l’abonnement complet. Tous dessins confondus. Bien qu’il existe quelques abonnement personnel, mais ça reste exceptionnel. Le shuffle à deux dessins par jours, n’est pas très plébiscité.

Dans la version 2 de l’appli, nous allons modifier les offres.

Pourquoi ne pas avoir proposé d’abonnements par thèmes comme par exemple « Politique étrangère », « politique intérieure », « Société », « Culture », etc ?

Je ne sais plus si nous l’avons évoqué, mais le souci évident qui se poserait c’est que celui qui s’abonne à politique intérieure aura 10 dessins par jour, celui qui s’abonne à Culture en aura 2 par mois !

Par contre on pense à proposer des abonnements spécifiques autour d’événements particuliers plutôt qu’autour d’une catégorie générale.

Lorsque vous avez conçu cette application, les dessinateurs ont-ils dus se conformer à des consignes particulières pour adapter leurs dessins aux exigences d’une publication sur écrans de petite taille ?

Non. Absolument pas. Nous avions vu, notamment sur l’application du Monde que les dessins s’affichaient avec une qualité totalement acceptable. Avec l’iPhone 4, ça a encore progressé, quant à l’iPad, n’en parlons pas. C’est mieux que ce qu’on nous propose dans la plupart des journaux papiers !

Comment s’est constituée l’équipe des dessinateurs qui fournissent Ça ira mieux demain ?, sur quels critères ?

Sur les critères de choix de Tignous, Pascal Gros, Lewis Trondheim, Claudia Zimmer (la patronne d’Aquafadas) et moi. Nous constituons ce qu’on appelle entre nous le « noyau dur ». Nous prenons les décisions sur le développement de l’appli, la communication… et les dessinateurs à qui on demande de participer. La plupart de ceux que nous avons contactés ont accepté. Seul un ou deux se sont désistés au début ou au fil du temps.

Charlie Hebdo a dénoncé les exigences « morales » d’Apple en termes de contenus. Plus généralement, à quel cahier des charges ou ligne éditoriale les dessinateurs doivent-ils répondre ?

Dans le cas de Charlie c’est tout à fait normal qu’ils n’aient pas envie de s’embêter avec les exigences mormones d’Apple ! Et de toute manière c’est évident qu’il ne faut pas se laisser faire. Il était hors de question pour nous de se soumettre à une censure qu’elle qu’elle soit. Nous avons choisi de cogiter jusqu’à trouver un moyen de ne léser personne. Nous avons donc développé une voie parallèle de diffusion des dessins qui ne sont pas compatibles avec la politique Apple ou Rim. Ces dessins sont envoyés aux abonnés via e-mail. Mais le lecteur en est averti sur l’appli… il sait ainsi qu’un dessin l’attend sur son mail.

Contrairement à ce qu’on a pu lire ci ou là, les dessinateurs de Ca Ira mieux demain ne s’engagent pas contractuellement à se censurer… Ils s’engagent à choisir le moyen de diffusion approprié au dessin ! De manière à ce que l’application continue à exister, et que tout le monde puisse publier ce qu’il a envie de publier. Et puis disons les choses clairement, il ne doit y avoir que 3 ou 4 dessins par mois sur plus d’une centaine qui sont envoyé via ce mode de diffusion parallèle.

Pour revenir à Charlie, eux ils fabriquent un journal. Ils ne vont pas le saucissonner ou le caviarder selon les exigences de tel ou tel diffuseur.

Nous on produit des dessins, un par un. On peut facilement les mettre dans le bon tuyau.

L’hyperréactivité permise par la diffusion instantanée de l’information et des dessins de presse, déjà éprouvée par les dessinateurs sur leurs blogs respectifs avant la création de votre application, n’est-elle pas risquée en termes de rigueur éditoriale ?

Nous avons créé cette application pour que les dessinateurs soient libres et maitres de ce qu’ils publient. La rigueur éditoriale leur incombe… Cette question rentre aussi dans le choix que nous avons fait des dessinateurs qui participent (et qui participeront). Choisir des gens avec qui ont savait qu’ils connaissaient notamment les limites légales d’un dessin, et qu’il ne publiaient pas n’importe quoi.

Certains dessinateurs ont refusé pour cette question.

Les dessins publiés sur Ça ira mieux demain sont-ils « filtrés » par une sorte de rédacteur en chef ?

Comme je ‘évoquais tout à l’heure, chaque dessinateur est son propre rédac chef. En effet l’idée de base était de pouvoir publier tout ce qu’on n’avait pas pu publier sur papier faute de place, ou à cause du gout du rédacteur en chef qui choisissait pour nous…

Le pendant du rédacteur en chef est de pouvoir se couvrir. Ca rajoute un filtre. Là, chacun est responsabilisé. Les dessinateurs sont choisis au départ, mais personne n’intervient sur ce qu’ils publient.

Primo personne n’avait le temps de se coltiner ce travail, secondo personne n’avait envie de se poser en parangon de bon gout capable de déterminer mieux qu’un autre si un dessin est bon ou pas. C’est au lecteur d’apprécier ! Après, les dessins ne plaisent pas tous à tout le monde… voire il arrive même que certains lecteurs puissent abhorrer le travail de tel ou tel… c’est pourquoi ils peuvent choisir (même dans le cas de l’abonnement total) quels dessinateurs ils veulent et lesquels il ne veulent pas.

Jusqu’ici, et en dehors de quelques revues papier « historiques » qui ne publiaient que des dessins satiriques (Assiette au Beurre, Siné Massacre, etc.), le dessin d’actu ou éditorial accompagne en général un contenu textuel riche en informations et en analyses. N’y a-t-il pas un risque de décontextualisation – et donc de perte de sens – à couper le dessin de son allié qu’est l’écrit ?

On traite généralement d’actualité vraiment vraiment très connue. Du moins par ceux qui s’intéressent au dessin de presse, donc à l’actualité de façon générale. Dans le cas où nous dessinerions sur un thème plus confidentiel, il est possible de lier le dessin à une page web, ou à une autre image, permettant ainsi de faire le rapprochement.

Récemment j’intervenais dans un débat où la question était : le dessin de presse fait-il l’actu? Il est évident pour moi que non! Le dessin de presse ne fait pas l’actu. C’est pourquoi nous nous adressons à des gens qui suivent l’actualité par ailleurs.

Et le dessin disparaissant peu à peu des supports traditionnels, il était normal qu’on cherche à rétablir l’équilibre d’une manière ou d’une autre !

Depuis 10 mois, combien de dessins ont été publiés sur Ça ira mieux demain ? A terme, comptez-vous valoriser cet ensemble iconographique qui, en quelques années, pourrait devenir pléthorique ?

Plus de 2000. 2109 au moment où je réponds, pour être précis.

On déjà « valorisé » cet ensemble iconographique: Glénat à travers les éditions Drugstore nous a proposé de publier un premier recueil de Ca Ira Mieux Demain en décembre 2010. Ca s’appelait Ca Ira mieux Demain, justement. Ca a rencontré un bon petit succès de librairie. A tel point qu’ils ont été tout à fait favorable à ce qu’on réitère l’expérience rapidement. Le prochain album s’appelle « Ca Pourrait Etre Pire ». Il sort à la fin du mois et le thème en est les catastrophes écologiques pour finir sur le Japon et Fukushima avec en guise de conclusion une ouverture… sur la fin du monde prévue par les mayas en 2012 ! L’avantage pour eux de s’adresser à des dessinateurs de presse habitués à être hyper réactifs, c’est qu’on boucle un bouquin en 15 jours !

Dans quel sens souhaiteriez-vous faire évoluer l’application dans les mois qui viennent ?

On est en discussion. Nous devons rencontrer Claudia d’Aquafadas dans la semaine pour lui soumettre les évolutions que nous aimerions apporter pour la version 2. Donc, on ne peut pas en dire encore trop.

Mais de manière générale, les trois pistes que nous voulons défendre sont l’ouverture à de nouveaux dessinateurs, la question tarifaire, et l’internationalisation.

 

Propos d’Aurel recueillis le 23 mai 2011 par G. Doizy