L’Affaire Dreyfus à Munich


par Suzanne Gourdon
Article paru dans Ridiculosa n° 1 (1994) L’Affaire Dreyfus dans la caricature internationale




En 1894, lorsqu’éclate l’Affaire Dreyfus, les deux grandes revues satiriques libérales qui vont dominer le tournant du siècle à Munich, la Jugend et le Simplicissimus, n’existent pas encore. Contrairement à la presse satirique munichoise existante, ces deux hebdomadaires, qui voient le jour en 1896, ne se limitent pas à la satire de la société allemande, et entendent donner une dimension internationale à leurs caricatures, même si cette tendance est plus nette dans la Jugend avant 1900.

Bien qu’il ait pour fondateur le très francophile Albert Langen, le Simplicissimus cherche sa voie au début en privilégiant la polémique sur l’Allemagne wilhelminienne. Aussi reste-t-il très discret sur l’Affaire par rapport à la Jugend, qui consacre à ce sujet près de cinq fois plus de publications et trois fois plus de caricatures. Il faut dire que la Jugend, qui est également pour les deux tiers une revue artistique et littéraire, consacre, de ce fait, dès son premier numéro, une large place à la France, référence de l’Art Nouveau auquel la revue donne son nom en allemand (Jugendstil). En outre, cet engagement artistique conduit la Jugend à se montrer hostile à tout ce qui constitue, à ses yeux, un frein au progrès social et culturel. C’est dans cette optique qu’elle prend parti pour Dreyfus, dans lequel elle voit la victime des forces qui, en Allemagne également, pèsent sur la vie politique et sociale. Le Simplicissimus réagit, lui aussi, par rapport à sa critique de la société allemande. Ses rares caricatures sur l’Affaire constituent un résumé des grands points d’ancrage de l’iconographie munichoise.

En fait, comme en France, c’est surtout le rebondissement de l’Affaire, en 1898, qui mobilise les deux revues jusqu’à l’issue du procès de Rennes, en 1899. La fréquence des publications confirme l’importance de l’engagement dreyfusard des deux revues à cette époque, et révèle un recours plus répété à l’outil iconographique en 1898 du fait de la variété des thèmes abordés. La simplification thématique qui s’effectue avec le procès de Rennes a pour conséquence une nette prédominance du texte satirique sur l’image, qui est le plus souvent l’illustration des charges verbales.Après le procès de Rennes, les deux revues oublient Dreyfus, sauf pour se féliciter de sa réhabilitation. L’analyse du dreyfusisme graphique à Munich permet de dégager, en fonction de la fréquence et de la thématique, une évolution de la caricature munichoise par rapport aux grandes étapes chronologiques de l’Affaire.

I. Mise en cause de l’Allemagne, et résurgence de certains clichés (1896/1898).

La seule caricature publiée, à Munich, avant 1898, sur l’Affaire paraît en 1896 dans la Jugend .A cette époque, la revue aborde le sujet sous un angle strictement patriotique, en chargeant le nationalisme exacerbé des antidreyfusards qui voient dans le juif Dreyfus la présence de l’Allemagne1.Le recours aux contrastes et aux disproportions graphiques entre trois figures symboliques est destiné à souligner le véritable objet de la vindicte française incarnée par un coq agressif, plumes hérissées. Bien que ce dernier vitupère contre la minuscule souris Dreyfus, enfermée dans une souricière (et insignifiante par sa taille et sa situation !), ses pattes envoient rageusement des projectiles dans le dos du Michel allemand, tranquillement assis contre une barrière derrière lui.

L’affaire est ressentie, avant tout, comme une attaque indirecte envers l’Allemagne et replacée dans le contexte de l’espionnite qui règne alors entre les deux pays. Dreyfus n’intéresse pas encore véritablement les caricaturistes munichois et sert seulement de support au contentieux franco-allemand, alimenté par la mise en cause de l’Allemagne dans la presse antidreyfusarde française. Ce peu d’intérêt pour l’Affaire,en elle-même, fait place à une mobilisation des deux revues en 1898, à la suite du procès de Zola et de l’engagement dreyfusard de la Revue Blanche auquel adhère la Jugend, proche de la revue parisienne par ses collaborateurs et par ses publications artistiques et littéraires.

Malgré tout, le thème du complot germano-juif véhiculé par les caricatures antidreyfusardes de Psst 2 irrite encore les deux revues munichoises, comme il ressort des premières caricatures consacrées au débat autour des faux, en 1898. Le Simplicissimus publie une fausse carte postale envoyée par Guillaume II à Dreyfus, sous le titre « Mon cher ami »3. La Jugend va lui emboîter le pas dans un texte satirique 4 qui ironise sur les prétendus rapports amicaux entre Guillaume II et Dreyfus.

Ce réflexe patriotique s’assortit, dans un premier temps, de la résurgence de vieux stéréotypes négatifs sur le peuple français et ses excès. Le Simplicissimus rapproche le fanatisme aveugle des antidreyfusards de celui qui s’est manifesté lors de la Révolution.5 La Jugend pousse cette idée plus loin dans la première des nombreuses caricatures qu’elle consacre à l’Affaire, en 1898. En opposant la France de 1789 et celle de 1898, elle remet à l’honneur le vieux cliché de l’échec de la Révolution Française et de son dérapage moral 6. Les Droits de l’Homme acquis lors de la Révolution sont foulés aux pieds par les forces conservatrices que l’on avait combattues en 1789. Cette caricature charnière est révélatrice de l’évolution de la représentation graphique de l’Affaire au cours de l’année 1898.

Au réflexe de défense patriotique reposant sur l’opposition entre une France agressive et immorale, et une Allemagne accusée à tort, se substitue le dénigrement systématique des composantes du dreyfusisme. Le débat se trouve, ainsi, transposé de la scène politique internationale et des relations franco-allemandes au cadre strict de la politique intérieure française. Dans le rôle de la victime innocente, l’Allemagne cède la place à Dreyfus et à ses défenseurs.Les symboles et contrastes iconographiques utilisés servent désormais à distinguer les antidreyfusards des dreyfusards dont les caricaturistes épousent la cause. Ils font valoir le bien-fondé de cette dernière en soulignant surtout les attributs négatifs du camp opposé ! La Jugend, en particulier, nous livre un véritable portrait-type de l’antidreyfusard qui reprend les grandes lignes des accusations formulées par les dreyfusards français. Ces représentations graphiques permettent, en même temps, de mieux saisir les raisons de l’engagement qui ont amené les caricaturistes munichois à défendre Dreyfus

II. Eglise, Armée, Noblesse et Antisémitisme : le portrait-type de l’antidreyfusard (1898).

La présence de nombreux catholiques monarchistes dans les Ligues nationalistes antidreyfusardes, qui connaissent leur apogée à l’époque du rebondissement de l’Affaire, accréditent, à Munich, la thèse des dreyfusards français qui associent Noblesse, Armée, Eglise et Antidreyfusisme. L’anticléricalisme de la Jugend (qui bat le record des charges contre l’Eglise en Allemagne) est d’autant plus sensible à cet aspect que les quotidiens catholiques comme La Croix renvoient l’image d’une Eglise antisémite et nationaliste. Ainsi les caricaturistes munichois s’empressent-ils de reprendre à leur compte la version dreyfusarde de la main de l’Eglise dans la conjuration qui s’est liguée contre Dreyfus. Dès les premiers dessins consacrés, en 1898, à l’Affaire, la Jugend met en cause le soutien apporté par l’Eglise aux antidreyfusards et insiste sur la collusion entre clergé, généraux et nobles en recourant aux leviers du discours anticlérical, qui occupe une place prédominante dans sa vision de l’Affaire.

Dans la droite ligne de la campagne qu’elle mène déjà en Allemagne contre l’Eglise, au nom du progrès social et politique, la revue reprend la symbolique des forces obscures, dont le jésuite est une des principales figures. L’ancrage de la thématique s’opère fréquemment par le recours à des effets associatifs. La complémentarité des couleurs noire et blanche est utilisée pour évoquer l’alliance entre le trône, l’autel et l’armée, à travers le motif du couple constitué par le jésuite (en noir) et l’officier (en blanc, couleur de la monarchie). L’effet de fusion est renforcé par la présence constante entre les deux partenaires du symbole de l’épée, attribut de la noblesse, traditionnellement vouée à l’armée et éduquée par les jésuites : c’est le cas dans le couple triomphant placé au premier plan de la première caricature consacrée par la Jugend à l’Affaire en 1898 7. Pour mieux souligner le poids de l’Eglise dans l’Armée, les caricaturistes recourent même simultanément au procédé d’association et de répétition, (comme dans le document 1) à l’époque du suicide du colonel Henry. 8. La répétition, dans le champ graphique, du couple jésuite/général est destinée à faire apparaître ce groupe social comme le principal acteur dans l’Affaire Dreyfus : il monopolise la scène avec le cortège funèbre du colonel Henry.

Ces associations entre les composantes antidreyfusardes s’amortissent souvent d’un recours à la dialectique du contraste (cf. Doc. 1). Aux couples généraux/jésuites est opposée la minorité muselée que forment les prisonniers dreyfusards et leurs geôliers. Ces derniers sont cantonnés dans une partie très restreinte du champ visuel et associés à la vision d’une série de cellules toutes prêtes, pour souligner le caractère systématique des condamnations qui frappent Zola et les partisans de Dreyfus. Le contraste entre la taille des acteurs et celle de l’encadrement qui symbolise le cadre de l’Affaire, est révélateur de la place accordée aux forces en présence. Sur les deux tiers du document 1, la représentation de l’appareil répressif est assortie, de part et d’autre, des deux symboles complémentaires, évoquant, par leur grande dimension, le poids de l’arbitraire monarchique (La Bastille), et du conservatisme le plus rigide (la statue du général Zurlinden qui vient de démissionner). Les principes de justice et d’égalité sont exclus par le retour en force de l’arbitraire, dont l’armée apparaît, ici, comme le principal pilier, en tant qu’institution, à travers la statue figée, et en tant qu’acteur, en couple avec les jésuites sur la place publique. La critique de l’armée est ainsi ramenée, par une subtilité du dessin, au discours anticlérical : ici, comme dans les autres caricatures de la Jugend, c’est toujours le jésuite qui enlace le général et non l’inverse : l’armée est elle-même prisonnière de l’Eglise !

Dans cette optique, la Jugend assimile fréquemment le rôle du clergé à celui du parasite, d’une force malsaine qui s’impose sans y être invitée (cf. Doc. 3) 9. La revue, qui se plaît à camper les jésuites comme des puces qui infestent le pelage du lion bavarois, en fait, sur la crête du coq gaulois, un double parasite (un jésuite tenant la couronne monarchique), présenté comme source de la maladie qui frappe l’animal : la boule Dreyfus coincée dans son gosier. L’amalgame iconographique entre Eglise malfaisante, monarchistes et Armée est caractéristique de la période qui précède le procès de Rennes et concerne également le Simplicissimus, même si ce procédé est plus fréquemment employé dans la Jugend .Dans une caricature du Simplicissimus 10, la justice est menacée conjointement par trois rats, flanqués des attributs respectifs de la Monarchie (couronne), de l’Armée (galons et képis) et de l’Eglise (chapeau de jésuite).

Cette vision négative du clergé, dans l’injustice commise envers Dreyfus, conduit dans la Jugend à une version manichéenne de la révision par le recours au contraste ombre/lumière : écrasée par la lumière que fait la Justice sur l’Affaire, l’Armée est mise en déroute, tandis que les forces du mal en noir, (les jésuites) 11, décochent flèches et projectiles sur la justice en marche.

La trilogie Noblesse, Armée, Eglise, comme composante essentielle de l’antidreyfusisme, est complétée, dans la Jugend, par la réprobation à l’égard de l’antisémitisme dans des textes satiriques. Fait révélateur, sur la même page, la revue accuse Henri Rochefort « d’incitation au meurtre contre le juif Dreyfus » 12 et condamne l’antisémitisme à Vienne où les cas de peste sont attribués aux Juifs. Toutefois, comme le montre l’absence de représentations graphiques sur ce sujet, l’antisémitisme reste un thème secondaire pour la caricature munichoise qui privilègie la critique de l’injustice et de la corruption ainsi que des bastions sociaux qui en sont la cause. L’Armée redevenant le principal acteur dans l’Affaire, avec le procès de Rennes, on assiste, en 1899, à une évolution des charges iconographiques en ce sens.

III. L’Armée, source d’injustice et de corruption : la leçon de Rennes (1899).

L’Armée demeure la cible constante des caricaturistes du Simplicissimus comme de la Jugend, mais, fait significatif, au moment du procès de Rennes, les militaires ont même le monopole des caricatures de la Jugend qui abandonne alors son acharnement anticlérical pour se tourner exclusivement contre les généraux. Les deux revues s’accordent pour mettre en cause l’Armée et son emprise négative sur la société française qu’elle voue à la corruption et à l’injustice. Dès l’époque du procès de Zola, on associe, à Munich, dans les textes satiriques et les dessins, la notion d’injustice au thème de la corruption interne de l’Armée. C’est bien la faute de l’Armée, si la Justice se réduit à un simple simulacre :

« qui est coupable ?

l’Armée ! ». 13

affirme la Jugend au sujet des retombées de l’Affaire sur le pouvoir. Les généraux sont identifiés à des falsificateurs :

« fripons, coquins, filous »14.

Ce n’est pas un hasard si l’une des rares caricatures du Simplicissimus consacrées à l’Affaire s’applique à mettre exclusivement en évidence la responsabilité de l’Armée 15, en ne représentant que l’Etat‑major sur un champ vide (cf.Doc. 2) . La revue, dont les caricatures sur le militarisme de la société allemande sont sans complaisance, trouve chez le voisin d’Outre-Rhin une raison supplémentaire à cette orientation antimilitariste : « même en temps de paix », les généraux français s’avèrent méprisables en raison de leur immoralité !

Certes, le caractère plus abstrait de ces accusations d’ordre moral contre l’Armée donne davantage lieu à des écrits satiriques qu’à des caricatures, qui, le plus souvent, prêtent le concours de l’image à des idées formulées par écrit. (cf.Doc. 2).

Cependant, une évolution se produit, entre 1898 et 1899, dans les charges écrites et graphiques. Avec le renvoi de l’Affaire devant le conseil de guerre de Rennes, les représentations symboliques et anonymes de l’Armée et de sa faillite morale sont remplacées par des charges personnalisées. Les défauts dénoncés individuellement deviennent autant d’exemples et de preuves des tares applicables à l’Armée. Une caricature de la Jugend campe un général Mercier tremblant, couard et menteur 16, suprême synthèse des différentes dépositions des généraux qui se sont succédé à la barre pour proclamer la culpabilité de Dreyfus et l’innocence d’Esterhazy.

A l’issue du procès, ce genre de dessin centré autour d’un seul personnage à caractère exemplaire, est relayé par une caricature de type collectif associant plusieurs individus. Sous le titre « Les héros de Rennes » 17, la Jugend publie la caricature peu flatteuse de chacun des généraux présents lors de la révision (de Mercier à Boisdeffre). Ces portraits illustrent parfaitement le poème satirique de la même page qui qualifie les généraux de « lâches et stupides » et voit en eux l’incarnation de l’infamie (Schmach). Ces généraux, tous attaqués nominativement sont autant de figures emblématiques d’une institution corrompue qui ne brille que par la « falsification ».

Certes, avant la révision, il est arrivé que la Jugend aborde l’Affaire sur un ton plus patriotique que le Simplicissimus en se réjouissant, pour la patrie allemande, de la débâcle dans laquelle l’Affaire plonge l’Etat‑major français 18 . Mais, à l’issue du verdict de Rennes, c’est avant tout le processus d’une justice corrompue par les généraux qu’elle condamne avec violence :

« L’Humanité toute entière indignée a écouté avec colère et dégoût le mauvais cortège des comédiens … »

affirme la revue au dessous de la caricature des généraux présentés comme une série de portraits-robots d’accusés. Par cette inversion iconographique qui fait des accusateurs de Dreyfus les coupables, la Jugend stigmatise l’échec de la Justice, de la Vérité, devant la Bêtise et l’Immoralité. De la sorte, les charges personnalisées contre le délit de corruption des généraux élargissent le débat à un problème moral d’ordre général.

IV. De la généralisation du débat à la fin de l’Affaire (1899/1906).

L’orientation vers une réflexion plus abstraite sur les principes moraux trouve plus que jamais un moyen d’expression privilégié dans les écrits satiriques. Cela apparaît clairement à l’époque du procès de Rennes où deux textes satiriques de la Jugend établissent un rapprochement entre l’Affaire et les problèmes moraux éternels soulignés par Goethe dans le Second Faust 19. Le même processus caractérise le Simplicissimus qui rappelle que les Allemands sont, eux aussi, concernés par « les miasmes pestilentiels » (Pesthauch) de l’Injustice et de la Corruption 20 . Ce dernier terme est caractéristique d’un vocabulaire utilisé par les satiristes pour choquer le lecteur : la Jugend évoque, de son côté, la boue (Dreck) et la saleté (Schmutz).

Le même procédé se retrouve au niveau des quelques images qui sous-tendent le discours moral autour de l’Affaire. Les caricaturistes recourent à des symboles négatifs destinés à susciter le dégoût. Il s’agit, le plus souvent, d’animaux provoquant un réflexe de répulsion instinctif : rats symbolisant la saleté dans le Simplicissimus, serpents, synonymes de trahison, de perfidie dans la Jugend 21. Toujours dans le registre animal, le côté malsain de l’Affaire est évoqué dans la Jugend par la vermine qui, fixée dans la crête du coq gaulois, a généré l’Affaire, c’est‑à‑dire l’infection responsable de la maladie de la République (cf. Doc. 2) 22. Faisant écho aux écrits satiriques, les caricaturistes traduisent visuellement par de la boue noire (cf. Doc. 3) la corruption, la putréfaction, l’impureté qui caractérisent l’Affaire et entâchent la République.

A cet égard, il convient de rappeler que cette moralisation de la caricature dans la Jugend, à la fin de 1898, reste, avant tout, centrée autour de la France et que l’orientation vers un problème d’ordre moral intemporel ne s’opère qu’au moment du procès de Rennes et privilégie les écrits. Jusque là, les caricaturistes munichois nous livrent une image de la France qui souffre indéniablement de l’Affaire : l’iconographie associe, de façon plus ou moins constante ou évidente, les symboles de la France, tels que le coq gaulois (cf. Doc. 3) ou l’uniforme français (cf. Doc. 2), aux visions négatives de déchéance, de corruption et d’injustice.

L’irruption de ces connotations péjoratives dans un corpus iconographique centré, essentiellement, en 1898/99, sur le débat social et moral autour de l’Affaire révèle que les caricaturistes restent, malgré tout, influencés indirectement par le contexte politique international. L’amélioration des relations entre la France et l’Allemagne ne s’opère que progressivement après le départ de Bismarck et les vieilles rivalités ne s’effacent pas du jour au lendemain. Ce phénomène d’interférence entre l’Affaire et le climat international est vérifié par l’évolution des caricatures munichoises, après 1899. La mobilisation des deux revues prend quasiment fin à l’issue du procès de Rennes sur un constat d’échec moral. Avec la réduction du débat à ce seul aspect, en 1899, les caricaturistes semblent avoir désormais épuisé le sujet, malgré le soutien apporté par les deux revues à Dreyfus jusqu’à son acquittement et même au-delà pour la Jugend qui proteste par écrit en 1908 contre l’acquittement, de l’agresseur de Dreyfus. 23

Entre temps, le contexte politique a évolué : l’Affaire est reléguée à l’arrière-plan du fait de l’intérêt que suscite la politique anticléricale française auprès des caricaturistes munichois hostiles au poids des Eglises en Allemagne. Cette revalorisation de l’image de la France est également facilitée, avant même l’acquittement de Dreyfus, par l’hostilité grandissante envers l’Angleterre, après 1905. Face au danger britannique, on est soucieux, à Munich, d’entretenir un climat de détente avec la France.

Ces nouvelles préoccupations ressortent dans la dernière caricature du Simplicissimus consacrée, après Rennes, à l’Affaire, à l’occasion de l’acquittement de Dreyfus, en 1906 : Dreyfus rêve que le cauchemar recommence, car l’aigle allemand le décore à la suite de sa réhabilitation. 24 Ainsi, la représentation graphique de l’Affaire se clôt à Munich comme elle avait commencé : sur la thèse classique du complot germano-juif et de l’implication de l’Allemagne. Comme en 1896, Dreyfus est replacé dans le cadre des relations franco-allemandes, redevenu plus actuel que jamais pour des Allemands qui redoutent l’isolement.

En somme, les caricatures consacrées à l’Affaire s’articulent autour de trois grandes périodes, délimitées graphiquement par la présence effective de Dreyfus. Dans les deux seuls dessins où Dreyfus est représenté en personne, il est réduit à la fonction de symbole des discordances franco-allemandes : en 1898, dans le Simplicissimus, en figure complémentaire de l’aigle des Hohenzollern ; en 1896, sous forme de souris, dans la Jugend, face au coq gaulois irrité contre le Michel allemand. La présence de Dreyfus concerne donc uniquement les périodes de moindre intérêt par rapport à la phase de mobilisation suivie en 1898-1899. En fait, jamais, dans ce corpus central des caricatures consacrées à l’Affaire, Dreyfus n’apparaît, seuls les deux camps qui s’affrontent à son sujet sont représentés.

Ainsi, l’analyse iconographique prouve bien que les caricaturistes munichois se mobilisent principalement pour la défense de certains principes de justice et de progrès, auxquels ils sont attachés, contre les deux bastions qui leur paraissent être, chez eux également, les principaux obstacles à ces idéaux : l’Armée et l’Eglise. Le poids des orientations respectives des deux revues apparaît dans la place accordée à ces cibles de prédilection, dans les caricatures sur l’Affaire : le Simplicissimus donne la priorité à son antimilitarisme foncier (cf. Doc. 2), la Jugend à son anticléricalisme féroce. (cf. Doc. 1 et 3). Cette connotation propre à chacune des deux revues confirme que la possibilité d’engager une polémique complémentaire sur des thèmes qui leur sont chers est indiscutablement l’élément fondamental dans leur sensibilisation à l’Affaire.

L’examen approfondi des deux revues révèle, toutefois, un facteur supplémentaire expliquant l’engagement beaucoup plus important de la Jugend. La fréquence de ses publications sur l’Affaire reflète son désir d’ouverture vers l’extérieur dans tous les domaines ainsi que l’influence des liens privilégiés que cette revue entretient avec Paris et les milieux de la Revue Blanche au tournant du siècle.

En outre, dans la droite ligne de l’ambiguïté de l’époque wilhelminienne à l’égard de la France, l’intérêt de la Jugend (et parfois même du francophile Simplicissimus) est peut être bien accru par le réflexe patriotique qui consiste à se servir de l’image négative du voisin pour faire valoir l’auto-image. La vision d’une armée française déchirée et affaiblie par l’Affaire ne peut que rassurer sur la supériorité allemande, bien que cet aspect n’occupe plus qu’une place tout à fait secondaire dans les desssins et ne réapparaisse qu’avec une fréquence très irrégulière par rapport aux grands thèmes d’ordre social et moral.

Université de Lyon III
 
NOTES

Jugend 49/1896 ; sur cette composante de l’antisémitisme en France, voir l’ouvrage collectif : La France de l’Affaire Dreyfus, sous la direction de Pierre Birnbaum, Paris, Gallimard, 1994,p. 368.

2· Sur Psst et le Sifflet, voir : Christian Delporte in Histoire n° 173, janvier 1994, p. 86-87.

Simplicissimus, 26/1898, Zur Dreyfus Sache .

Jugend 39/1898, La Débâcle.
Simplicissimus, 26/1898.

Jugend 13/1898, Ironie der Weltgeschichte.

Jugend 13/1898, ibid

8· Doc 1 : Jugend 41/1898, Die rekonstruirte Bastille in Paris nebst einigen ihrer Cabinets Particuliers .

9· Doc 3 : Jugend 42/1898, Der Dreyfusknödel.

10· Simplicissimus 2/1899, Der Französische Rattenkönig.

11· Jugend 39/1898, La Débâcle, titre repris du discours de Jaurès de Janvier 1898.

12· Jugend 46/1898, Lustige Nachrichten.

13· Jugend 39/1898, Gretchen Faure.

14· Jugend 41/1898. Titre en français d’un poème satirique placé sous la caricature mentionnée en Doc 1.

15· Doc 2 : Simplicissimus 27/1898, Der französische Generalstab.

16· Jugend 36/1899, Der Zittergeneral

17· Jugend 39/1898, Die Helden von Rennes.

18· Jugend 39/1898, La Débâcle.

19· Jugend 35/1899, Goethe in seinem Verhältnis zum Falle Dreyfus ; Jugend 40/1899, Noch einmal Goethe über die Zustände in Frankreich.

20· Simplicissimus 28/1899, Revision.

21· Simplicissimus 2/1899, Der französische Rattenkönig ; Jugend 10/1899, Die französischen Kleinen und die Affaire.

22· Doc 3 : Jugend 42/1898, Der Dreyfusknödel.

23· Jugend 35/1908, Der Freispruch Gregori’s.

24· Simplicissimus 8/1906, Dreyfus traümt.